Attentats de janvier 2015 : l’effrayant récit d’un face-à-face héroïque avec Coulibaly – Le Parisien

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Il refuse le terme de héros, ne revendique guère plus le statut de miraculé. « C’est la haine qui m’a poussé. Pendant quelques minutes je suis devenu fou, et c’est ça qui m’a sauvé », dit-il le plus simplement du monde. Chef du service propreté de Montrouge (Hauts-de-Seine) en 2015, Laurent, 46 ans, a livré ce vendredi le récit d’un moment « surréaliste », selon ses propres termes : cette matinée où Amedy Coulibaly a abattu sous ses yeux la policière Clarissa Jean-Philippe, 26 ans, avant que lui-même ne se lance dans un corps-à-corps désespéré avec le terroriste. Quatorze personnes sont jugées depuis le 2 septembre par la cour d’assises spéciale pour leur soutien logistique aux frères Kouachi et Amedy Coulibaly, auteurs des attentats de janvier 2015.

Ce 8 janvier, il est 7h30 lorsque Laurent et son collègue Eric sont appelés pour nettoyer la chaussée après un banal accident de la circulation. Ils y retrouvent les policiers municipaux Clarissa Jean-Philippe et son coéquipier Jonathan. « Je ne l’avais jamais rencontrée, je l’ai trouvée très sympa, souriante. Ce jour-là, Clarissa était pleine de joie : elle venait d’être titularisée », se souvient Laurent.

Très vite, la discussion glisse sur l’ attaque sanglante à Charlie Hebdo, perpétrée la veille. Laurent n’en a pas dormi de la nuit. Pourtant, quand il voit un homme en noir – Coulibaly – sortir une arme de guerre et tirer, c’est d’abord l’incrédulité qui l’emporte. « T’es con ou quoi, avec ce qui s’est passé hier, de faire des blagues comme ça! » lui lance-t-il, avant de tourner la tête : Clarissa gît, inerte, touchée mortellement à la carotide. Eric, son collègue, est défiguré. Il est 8h04.

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Coulibaly, à ce moment précis, n’est qu’à quelques centimètres de lui. « Ma dernière pensée, ça a été : si je fais demi-tour, il va m’abattre. Donc il faut que je lui rentre dedans. » S’ensuit une lutte violente entre les deux hommes sur plusieurs mètres, contre un grillage, un capot de voiture. Dans la bagarre pour le désarmer, Laurent parvient semble-t-il – il n’en a plus souvenir – à arracher au djihadiste sa cagoule, qui permettra de l’identifier grâce à son ADN. Mais l’agent de propreté trébuche et se retrouve à genou, aux pieds d’un Coulibaly athlétique et surarmé. « De toutes ses forces », Laurent s’agrippe au canon de la kalachnikov. « Je me suis dit : si tu lâches, t’es mort. »

D’un ton calme, précis, l’agent de propreté poursuit son hallucinant récit. « Il n’arrivait pas à se défaire de moi. Il m’a dit : tu veux jouer ? Tu vas crever. » Coulibaly sort un pistolet automatique de son autre poche, le frappe avec la crosse et pointe l’arme dans sa direction. Laurent s’agite dans tous les sens. « Je voyais le canon du pistolet passer devant mon visage », dit-il, mimant un mouvement d’essuie-glace. A bout de forces, se sachant vaincu, il fixe le djihadiste et son « visage de cire ». « Je m’attendais à ce qu’il me finisse ». Contre toute attente, Coulibaly fait demi-tour et repart. Son arme se serait en réalité enrayée. « J’ai eu de la chance. »

« J’ai couru avec mon tonfa, c’est tout ce que j’avais »

Jonathan, le collègue de Clarissa, se lance alors à la poursuite du terroriste. « J’ai couru 300 m avec mon tonfa, c’est tout ce que j’avais au ceinturon. On était nus ce jour-là », regrette l’homme, en uniforme à la barre. Pensant qu’elle avait pu se cacher, il découvre ensuite sa collègue, « sa » Clarissa, gisant dans son sang. « Je lui disais : ça va aller, ça va aller », raconte-t-il, des sanglots dans la voix.

Après le bac, Clarissa Jean-Philippe avait choisi de quitter la Martinique pour accomplir sa vocation – devenir policière – et aider sa mère, avec qui elle avait une relation fusionnelle. « Elle me disait maman, je vais te donner tout ce que tu n’as pas pu avoir », raconte à la barre Marie-Louisa Jean-Philippe, très émue. Atteinte de « deux cancers » consécutifs à la perte de sa fille, elle dit encore sa fierté de l’avoir vue décrocher son diplôme de policière municipale.

« Elle devait passer le concours de la police nationale en 2015, mais on lui a ôté la vie avant. Elle sera toujours là, dit la mère de Clarissa en se touchant le cœur. Avec son petit frère, c’était toute ma vie ». Elle n’a plus bu une goutte de café depuis ce jour où on l’a appelée pour lui annoncer le drame. La tasse qu’elle tenait est tombée de ses mains, elle-même s’est évanouie.

L’école juive, la vraie cible de Coulibaly ?

La mort de Clarissa Jean-Philippe a-t-elle empêché un carnage, dans l’école juive qui se trouvait à 200 mètres? L’hypothèse, envisagée par les enquêteurs, mais que rien ne permet d’établir formellement, est une « évidence » pour Laurent. Lui-même a « sombré psychologiquement », après les attentats du 13 novembre, mais se raccroche à cette idée qu’il a peut-être, à son niveau, contribué à éviter pire. « L’école, c’est la seule cible du quartier. Tout correspond : l’horaire, la direction dans laquelle il allait, ce qu’il a fait le lendemain (NDLR : l’attaque de l’Hyper Cacher) ».

Selon lui, le terroriste ne pouvait aucunement prévoir l’accident de la circulation, donc la présence de policiers sur son chemin. « Coulibaly, c’est pas madame Soleil », lâche-t-il avec un franc-parler qui arrache plusieurs fois des rires à la salle. Lui qui passe désormais son temps libre à se renseigner sur les attentats – « je n’arrive pas à en sortir » – en est persuadé : « On ne vient pas avec une telle logistique pour braquer une boulangerie ou voler une roue de secours chez Midas ». Une conviction partagée à l’école juive de Montrouge, où une photo de Clarissa Jean-Philippe a été accrochée pour lui rendre hommage.

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