Attentats de janvier 2015 : A Dammartin, les ex-otages des frères Kouachi racontent « l’attente de la mort » – 20minutes.fr

Spread the love
Michel Catalano, le patron de l’imprimerie de Dammartin-en-Goële à l’ouverture du procès des attentats de janvier 2015. — Francois Mori/AP/SIPA
  • Quatorze personnes, dont trois sont en fuite, sont jugées depuis le 2 septembre par la cour d’assises spéciale, soupçonnées d’avoir apporté leur aide aux terroristes des attentats de janvier 2015.
  • Depuis le début de cette 4e semaine d’audience, le tribunal se penche sur la fuite et la traque des frères Kouachi après la tuerie perpétrée dans les locaux de Charlie Hebdo.
  • Ce mercredi, le patron et l’un des salariés de l’imprimerie dans laquelle les terroristes s’étaient retranchés ont témoigné.

A la cour d’assises spéciale à Paris,

Jusqu’au matin du 9 janvier 2015, Lilian et Michel étaient collègues. Le plus jeune, graphiste, était employé depuis plusieurs années par le second, patron d’une imprimerie familiale à Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne). Aujourd’hui que sont-ils l’un pour l’autre ? Quel mot peut définir ce lien qui les unit depuis qu’ils ont croisé, ensemble, la route des terroristes de Charlie Hebdo ?

Tous deux se doivent la vie. Lilian parce que Michel Catalano, son patron, lui a laissé le temps de se cacher pour échapper aux Kouachi. Michel parce que l’objectif de faire sortir Lilian vivant de son entreprise lui a permis de conserver un calme et une maîtrise hors du commun. Cinq ans après, ces deux hommes abîmés par cet ultime face-à-face avec les terroristes ont été auditionnés par la cour d’assises spéciale de Paris. Des témoignages bouleversants qui permettent de saisir l’ampleur de la déflagration qui a touché tous ceux qui ont eu le malheur de se heurter aux Kouachi.

« Cache-toi et éteins ton portable »

Le 9 janvier 2015, alors que la France entière suit en direct la traque des frères Kouachi après le massacre perpétré à Charlie Hebdo, Michel Catalano et Lilian sont malgré tout d’humeur « joviale » lorsqu’ils se retrouvent. Ce jour-là, c’est l’anniversaire de Michel, patron hyperactif, joueur de hockey sur gazon et entrepreneur besogneux. Mais les deux hommes, qui se connaissent depuis plus de cinq ans, n’auront pas l’occasion de partager le déjeuner prévu à cette occasion. Peu avant 9 heures, ils sont interrompus par l’arrivée des frères Kouachi, armés et déterminés à se retrancher dans cette entreprise.

Le temps d’un regard, Michel et Lilian comprennent ensemble que leur journée vient de basculer. « Je me retourne vers Lilian sans courir, sans paniquer, je le regarde, je lui dis : “Ce sont eux, ils sont ici”. Il voit dans mes yeux que c’est vrai, il voit la peur de mourir, comme je vois la peur dans les siens », raconte le patron de l’imprimerie. Un dernier regard entre les deux hommes, suivi de cet ordre de Michel : « Cache-toi et éteins ton portable ». Lilian s’exécute et se réfugie dans la pièce qui sert de réfectoire à la petite équipe de l’imprimerie.

Un « sacrifice »

Sur le grand écran de la salle d’audience, la photographie du meuble minuscule dans lequel le graphiste est resté cloîtré pendant huit heures, jusqu’à l’assaut final du GIGN, apparaît. Dans une pièce adjacente, Michel Catalano consacre toute son énergie à canaliser les deux djihadistes. Séparés physiquement, Michel et Lilian pensent chacun l’un à l’autre. Le patron propose un café aux deux frères. « Je voulais les éloigner du fond de l’entreprise. J’étais persuadé que Lilian était caché sous le bureau près de la fenêtre (…) J’ai pris toute la force que j’avais en moi pour rester le plus calme possible, pour ne pas les énerver, et surtout pour ne pas qu’ils trouvent Lilian ».

Recroquevillé sous l’évier, Lilian met ses oreilles en alerte et se fait le plus discret possible. Pour lui-même et « pour Michel », dit-il la voix brisée par l’émotion : « J’ai pensé à ma famille et à Michel. Il s’était sacrifié pour moi. Je n’avais pas de notion du temps, pas accès à mon portable. Il suffisait qu’il vibre, les cloisons étaient fines. » Surexcités par l’arrivée soudaine de deux gendarmes, les terroristes décident de les attaquer. Chérif Kouachi est grièvement touché par balle à la gorge par l’un des deux militaires. Michel Catalano propose de le soigner. Soucieux de protéger son employé, l’homme va lui-même chercher la trousse de secours et s’y prend à trois reprises pour apposer un pansement au djihadiste.

Une attente insupportable

Epuisé par tous les efforts déployés pour garder son calme et persuadé qu’il va mourir, Michel Catalano demande s’il peut s’en aller. Chérif, blessé, refuse systématiquement. Son frère, Said, finit par accepter. « Là, j’ai pris une bouffée de respiration, je me suis retourné et c’est la première fois que je les avais dans le dos, je les ai entendus prendre la kalach’, ils se sont levés, j’ai descendu calmement, j’ai pensé à Lilian », se souvient Michel Catalano, des sanglots dans la voix à chaque fois qu’il évoque son salarié.

Pris en charge par les gendarmes, le gérant de l’imprimerie met tout ce qui lui reste d’énergie à renseigner et aider les forces de l’ordre qui préparent l’assaut. Sous son évier, Lilian lui pense que son patron est mort. L’attente leur devient insupportable. « Une éternité avec la mort potentielle » au bout pour Lilian. Michel, lui, entre en « apnée » : « Tant qu’il était à l’intérieur j’avais le souffle coupé (…) Pour moi je l’avais abandonné, lui allait mourir et moi j’étais vivant. »

« Michel, c’est mon héros »

A 16h50, les gendarmes lancent l’assaut. Les jambes anesthésiées par sa position et le corps pétri de douleurs, Lilian tient bon sous les déflagrations avant d’être évacué après la confirmation de la mort des terroristes. Entourés de leurs proches respectifs, les deux hommes racontent la même souffrance, la même cassure qui les empêche depuis de reprendre leur vie d’avant.

Les angoisses, l’hypervigilance, les troubles du sommeil, les pleurs. L’omniprésence des médias aussi, qui ne les quittent pas pendant des semaines. Lilian a tenté de reprendre son travail, une fois l’imprimerie reconstruite. « J’ai dû quitter la société (…) impossible de rentrer sur mon lieu de travail. On a essayé, mais je sursautais au premier coup de téléphone, je ne pouvais pas rester à Dammartin », raconte le jeune homme.

Une détresse devenue source de culpabilité pour Michel Catalano : « Lilian, c’est quelqu’un de formidable. Gentil, réservé, on peut compter sur lui. Je regrette qu’il ait été obligé de subir à son âge ce qu’il a subi et j’aurais tellement aimé qu’il ne soit pas là ce jour-là ». Avec des mots simples, Lilian balaye ces regrets : « Il est allé au-devant de personnes armées qui avaient déjà tué beaucoup de monde. Michel c’est mon héros, c’est celui qui m’a sauvé la vie. »

122 partages

Leave a Reply