Attentat de Charlie Hebdo : «Cette balle ne m’a pas raté mais elle ne m’a pas eu» – Le Parisien

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Il n’aime pas le terme de rescapé. « C’est toujours un mot qui me fait drôle, comme si on avait échappé à ce qui s’était passé. Je me considère plus volontiers comme un survivant. » Simon Fieschi est le webmaster de Charlie Hebdo. Le 7 janvier 2015, il est le premier sur lequel les frères Kouachi ont tiré après être entrés dans les locaux de l’hebdomadaire — quelques secondes plus tôt, ils avaient déjà abattu Frédéric Boisseau.

Il reçoit deux balles dans le corps, dont une qui est entrée à la base du cou puis ressortie au niveau de l’omoplate. Il n’est pas mort. Mais pour lui, ce statut de survivant lui impose des devoirs. En l’occurrence, « témoigner de ce que fait une arme de guerre » devant la cour d’assises spécialement composée qui juge les attentats de janvier 2015. « Je suis tiraillé, admet ce jeune homme de 36 ans. Je n’ai aucune envie d’offrir ma douleur à ceux qui ont tout fait pour me l’infliger. Mais je n’ai aucune envie de cacher les conséquences de ces actes. »

Alors Simon Fieschi s’avance lentement à la barre à l’aide de sa béquille. « Je tiens à témoigner debout », insiste-t-il d’emblée. Dans un silence absolu, il raconte en détail la souffrance et les effets indélébiles causés par cette munition. L’anatomie d’un crime, au sens propre. Après avoir passé une semaine dans le coma, cinq semaines en réanimation, il est resté 8 mois en rééducation aux Invalides.

«Je ne peux plus faire de doigt d’honneur et parfois ça me démange»

Encore aujourd’hui, il doit suivre des séances pour ne pas perdre tout ce qu’il a pu récupérer. Mais à quel prix ! « Les séquelles sont de trois ordres, expose-t-il. D’abord les séquelles physiques. J’ai eu une chance énorme : ma tétraplégie est passée de complète à partielle — c’est ce qui me permet d’être debout. Mais mes articulations des épaules, du bassin et des jambes sont gravement et irrémédiablement endommagées, ce qui complique la marche. » A la barre, il semble frêle. « L’atteinte à ma colonne vertébrale a diminué ma taille de 7 cm », révèle-t-il d’une voix étale.

Les jambes donc, mais aussi ces mains handicapées qu’il triture devant son pupitre. « Elles ont perdu en motricité. J’ai perdu la pince, détaille-t-il avec cette volonté de ne rien omettre de son calvaire. Tous les gestes fins sont devenus extrêmement compliqués : taper à la machine, faire mes lacets. Je ne peux plus faire de doigt d’honneur et parfois ça me démange. » Au moins, son sens de l’humour à la sauce Charlie est intact.

Des douleurs à vie

Les « conséquences sensorielles » de cette balle de kalachnikov ne sont pas moins lourdes. « On parle de douleurs neuropathiques, délivre-t-il. Les nerfs, même réparés, continuent à envoyer un signal de douleur. On vit avec des douleurs à vie. On peut les traiter mais on ne peut pas s’en débarrasser. »

Il y a enfin les séquelles psychologiques. « Pendant longtemps je me suis cru à l’abri. Mais quand le corps est atteint si gravement, il n’y a pas la place pour les conséquences psychologiques. C’est un phénomène documenté depuis la Guerre de 14, raconte cet homme au regard si tendre. Elles sont donc venues après, quand mon état physique était stabilisé et n’était plus le problème principal. »

Simon Fieschi peine à définir son état : ni dépression, ni guérison. « Je suis dans le post-traumatisme et j’y resterai toute ma vie. J’ai des difficultés de concentration, des épisodes de tristesse et de colère. Je ressens un certain aquoibonisme. Il y a des moments où je racle un peu le fond », avoue-t-il.

Au prix de gros efforts, l’ancien webmaster désormais contraint de travailler à temps partiel s’efforce de voir le verre à moitié plein. « Mais cela génère une fatigue abyssale qui ne disparaît jamais », relate-t-il. Jusqu’au bout de sa déposition, Simon Fieschi est resté debout, refusant de s’asseoir sur la chaise que lui avait proposée le président. « Cette balle ne m’a pas raté mais elle ne m’a pas eu. Je me dis la même chose pour le journal. »

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