Après l’évacuation violente de la fac de droit de Montpellier, le «commando» sur le banc des accusés – Libération

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Des cris, des coups, du sang, des larmes : la scène, filmée par plusieurs témoins, était saisissante. On y voyait une dizaine d’hommes, la plupart cagoulés, certains armés de bâtons, de planches en bois et même d’un taser, débarquer dans un amphi de la fac de droit de Montpellier, et frapper les étudiants grévistes qui l’occupaient. Trois ans après ce raid, aussi bref que violent, sept personnes seront jugées jeudi et vendredi au tribunal judiciaire de Montpellier. Elles devront notamment répondre à cette question : comment en est-on arrivé là, ce 22 mars 2018 ?

A l’époque, manifestations et mobilisations contre la loi ORE (orientation et réussite des étudiants) et Parcoursup battent leur plein. L’université Paul-Valéry, la fac de lettres de Montpellier, est déjà occupée, et les grévistes souhaitent que le mouvement s’étende. Ils organisent une AG à la faculté de droit et de science politique et votent pour son occupation. Mais leur intrusion provoque de sérieuses tensions : au fil de la journée, plusieurs échauffourées les opposent à des étudiants non grévistes ainsi qu’à des professeurs et des cadres de la fac de droit. Ceux-ci attendent en vain que les forces de l’ordre viennent calmer cette ambiance électrique. Vers minuit, le commando débarque et expulse les étudiants grévistes, et blesse une demi-douzaine d’entre eux.

Philippe Pétel, 61 ans, doyen de la fac de droit depuis 2017, est rapidement mis sur la sellette. Pouvait-il ignorer ce qui se tramait ce soir-là ? A-t-il souhaité, voire encouragé cet assaut ? L’enquête établira qu’il a discuté, sur un parking attenant à la fac, avec ces hommes en noir, cagoulés, armés de planches, sans uniformes ni brassards. Visiblement dépassé par les événements, il pensait, dit-il, avoir affaire à des policiers et les a donc laissés pénétrer dans l’amphi occupé.

Des militants prêts à en découdre

Parmi les membres du commando, Jean-Luc Coronel de Boissezon, professeur d’histoire de cette université, qui apparaît sur certaines vidéos ganté mais à visage découvert, a été identifié par plusieurs témoins comme le meneur. Il est soupçonné d’avoir organisé cette opération avec l’aide de sa compagne, Patricia Margand. Plus tôt dans la soirée, il l’appelle pour l’informer des tensions qui règnent à la fac de droit. Patricia Margand réagit vite : cette chargée de communication, qui fut candidate aux législatives de 2012, dans le Rhône, sous la bannière d’Alliance royale, puis responsable de campagne d’une candidate FN en 2017 dans l’Hérault, contacte des militants prêts à en découdre. Parmi eux : Thierry V., un ancien militaire qui a servi au Chili, ainsi que deux Sétois, Thierry P., l’homme visible sur des vidéos muni d’un Taser, et Mathieu R., un jouteur balèze proche du RN. Tous trois reconnaîtront avoir participé au raid. Martial R., militant de la Ligue du Midi (un groupuscule identitaire d’Occitanie créé par son père), est lui aussi appelé en renfort. Il reconnaît avoir approuvé l’assaut contre «les crasseux», comme on les désigne dans la Ligue, mais pas d’y avoir pris part. L’enquête va montrer que tout ce petit monde a échangé de nombreux coups de fil avant de se retrouver, ce soir-là, devant la fac de droit.

Dans cette affaire, des sanctions administratives sont déjà tombées : interdit d’enseigner durant cinq ans, sans traitement, Philippe Pétel a fait appel de cette décision. Face aux juges, l’ex-doyen devra répondre de «complicité de violences aggravées». «Cet homme, insulté et sali depuis trois ans, a déjà largement payé pour ce qu’il s’est produit ce soir-là», estime son avocate, Me Iris Christol.

Des étudiants «encore très marqués»

Jean-Luc Coronel de Boissezon a, quant à lui, été révoqué, et a également fait appel. Il enseigne désormais l’histoire de la pensée économique à l’Issep, l’institut créé à Lyon par Marion Maréchal, la nièce de Marine Le Pen. Poursuivi pour «violences aggravées», il devrait plaider la légitime défense face aux étudiants grévistes, ces «professionnels de la déstabilisation» selon les termes de son avocat, Me Laurent Libelle.

Une question demeure : tous les membres du commando ont-ils été identifiés ? Les parties civiles en doutent. «C’est l’un des problèmes de ce dossier. Les images montrent une dizaine de personnes investissant l’amphi. Les membres du commando ne seront donc pas tous présents sur le banc des accusés», regrette Me Jean-Louis Demersseman, qui représente huit étudiants, «encore très marqués» par ces événements. L’avocat aurait en outre souhaité un dépaysement de l’affaire, afin de garantir «une image de neutralité et d’impartialité» des débats.

Elle aussi partie civile dans cette affaire, la faculté de droit prône l’apaisement par la voix de son conseil, Me Jean-Marc Darrigade : «L’université doit rester un sanctuaire et garantir la liberté d’enseignement, la liberté syndicale, et liberté d’expression dans le respect des autres.» La Ligue du Midi fait quant à elle savoir qu’elle soutient les sept prévenus, «en raison de leur courage et du traitement indigne qui leur a été imposé».

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