Amélie Thépot : une entrepreneuse qui répare la peau, grâce à la bio-impression 3D

Spread the love

La science dans la peau. À tout juste 40 ans, Amélie Thépot n’aurait jamais imaginé il y a encore quelques années être à la tête de deux entreprises. Elle imaginait plutôt une carrière toute tracée dans la recherche en biologie. Pourtant, en 2014, la scientifique a sauté dans le grain bain de l’entrepreneuriat avec l’ambition de développer des peaux artificielles pour l’industrie cosmétique.

Pari réussi : son entreprise LabSkin Creations s’est lancée dans la bio-impression 3D de peau humaine à destination des grands brûlés, et plus récemment dans une toute nouvelle solution de reconstruction mammaire sur mesure. Notre conversation avec l’entrepreneuse lyonnaise, au service de la science.

Presse-citron : Amélie Thépot, vous avez fondé LabSkin Creations en 2014, une entreprise spécialisée dans la fabrication de peau humaine. Comment en arrive-t-on à entreprendre et lancer une startup dans la génération de peau artificielle ?

Amélie Thépot : L’aventure est née au début des années 2010. Titulaire d’un doctorat en biologie cellulaire, je travaille à l’époque dans le laboratoire des Substituts Cutanés de Lyon (CNRS), hébergé à l’hôpital Édouard Herriot et dirigé par la professeure Odile Damour.

Cette femme de caractère, pointure dans son domaine, a eu l’idée de construire de la peau artificielle pour les grands brûlés. Et là où la plupart des peaux créées artificiellement ne reproduisent que l’épiderme (la couche supérieure), celles de son laboratoire contiennent aussi le derme, la couche située juste en dessous.

Grâce à cette expérience, je décroche finalement un poste dans une startup japonaise, basée à Lyon, où ma mission est de recultiver du tissu que l’on vient ensuite greffer dans les yeux. L’avantage de ce poste est que je continue de collaborer avec Odile Damour. Sauf qu’elle prévoit de partir prochainement à la retraite.

Sachant cela, je lui propose de reprendre une partie de son activité : celle consacrée à la création de peau à des fins de tests cosmétologiques. La décision est prise et je décide de suivre un programme d’incubation de Crealys pendant 18 mois, où j’apprends les bases : le juridique, la comptabilité, les ressources humaines, le marketing …

Au même moment, début 2013, l’Union européenne interdit de tester sur des animaux l’ensemble des ingrédients cosmétiques. La loi tombe au bon moment. Je ne perds pas de temps et entame les démarches pour ouvrir ma société. En janvier 2014, LabSkin Creations est officiellement créée. Avec elle, la volonté de tester l’efficacité d’ingrédients et de produits cosmétiques sur des modèles de peaux reconstruites, réalisés sur mesure.

LabSkin Creations Startup

© LabSkin Creations

Presse-citron : Vous êtes-vous lancée seule dans cette aventure entrepreneuriale ?

Amélie Thépot : Nous sommes deux dans la création de LabSkin Creations. Mais mon associé n’étant physiquement pas en France, je suis au départ seule à gérer l’opérationnel, l’administratif… C’est très stressant et j’ai l’impression que je ne vais pas y arriver. Qui plus est, je suis enceinte. (Rires) Alors, forcément, tout s’enchaîne très vite.

Heureusement, j’ai déjà mon premier client : un géant de la cosmétique française. Le luxe que j’ai dans cette histoire, c’est que je n’ai même pas besoin de le démarcher. Son équipe me contacte pour me demander si je peux être opérationnelle pour une étude à venir dans quinze jours.

À ce moment-là, la création de ma société n’est pas encore effective, mais je fais le maximum pour qu’elle le soit rapidement. Deux semaines plus tard, le défi est relevé : la société est créée et j’ai accès au laboratoire et aux équipements d’Odile Damour. Je signe alors mon tout premier contrat avec LabSkin Creations. À la mi-mai 2014, l’étude pour le client est bouclée. J’accouche le mois suivant. Et en septembre, j’embauche mon premier salarié : mon responsable de l’imagerie.

J’aurais pu faire une levée de fonds, mais je voulais rester indépendante

Presse-citron : Avez-vous rencontré des difficultés pour financer l’entreprise ?

Amélie Thépot : Non, étant donné que j’ai eu un client dès le départ. Ce premier contrat m’a permis d’être tout de suite crédible et d’obtenir de nouveaux clients. J’aurais pu faire une levée de fonds, mais je voulais rester indépendante. Je ne préférais pas perdre une partie de ma liberté d’action.

Presse-citron : Vous venez de le dire, le concept de LabSkin Creations n’a pas eu de mal à trouver des clients. D’ailleurs, vous avez remporté un appel à projet du ministère des Armées. De quoi s’agit-il ?

Amélie Thépot : Au bout d’un moment, l’université de Lyon m’a proposé un partenariat de recherche avec son laboratoire spécialisé ICBMS. L’objectif de ce projet était de parvenir à faire de la bio-impression 3D de peaux. LabSkin Creations était expert dans la création de peaux, tandis que l’ICBMS l’était dans l’impression 3D.

Très vite – après environ six mois de recherches – la technique était au point et nous avons décidé de la breveter. C’est dans ce contexte que nous avons répondu à un appel d’offre financé par le ministère des Armées, fin 2016, avec notre projet baptisé Bloc Print. L’idée était de créer un modèle de peau bio-imprimée destiné à soigner les grands brûlés sur le terrain.

Concrètement, il s’agit d’imprimer directement la peau sur une lésion ou une brûlure grâce à un bras articulé, en partant de cellules prélevées au bloc opératoire. Si les premiers tests sur des animaux ont eu lieu en 2018-2019, ceux sur l’homme ne sont pas encore d’actualité. Mais c’est une technologie révolutionnaire, pionnière dans le monde.

Presse-citron : Est-ce compliqué de déposer un brevet ?

Amélie Thépot : Non, mais cela est très fastidieux. En soi, pour déposer un brevet, il faut remplir tout un tas de documents et constituer un dossier qui sera ensuite examiné par l’Institut national de la propriété industrielle (INPI). Ce dernier étant chargé d’évaluer la nouveauté et l’inventivité de la technologie. C’est en tout cas la procédure en France.

L’affaire est toute autre si vous voulez que votre technologie soit brevetée partout dans le monde. Il faut alors faire un dépôt de brevet dans chaque pays, et que chaque pays accepte le brevet.

C’est un travail long, surtout que les règles changent d’un pays à l’autre. Heureusement, pour LabSkin Creations, je me suis entourée d’experts juridiques qui s’occupent de toutes ces démarches à ma place. Enfin, il faut avoir en tête que déposer un brevet coûte une fortune. Même si quelqu’un décide de vous imiter, vous défendre nécessitera encore des frais importants.

Presse-citron : Quand vous êtes-vous versé votre premier salaire ?

Amélie Thépot : LabSkin Creations est rentable depuis sa création. Ce fut donc assez rapide pour moi. En réalité, au départ, je travaillais encore à mi-temps pour l’hôpital. J’ai dû me verser ma première moitié de salaire environ un an après le lancement de la boîte.

Presse-citron : LabSkin Creations compte aujourd’hui neuf salariés. Comment gère-t-on le management quand une boîte grossit comme la vôtre ?

Amélie Thépot : Petit à petit. En faisant des erreurs et en essayant de ne pas les reproduire.

Presse-citron : Depuis LabSkin Creations, vous avez co-créé une autre startup : Healshape, qui développe des implants mammaires imprimés en 3D. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Amélie Thépot : Le concept d’Healshape est venu après avoir breveté la bio-impression 3D de peau. On savait comment faire de la peau, fabriquer de l’encre biologique et cultiver les cellules graisseuses, alors nous nous sommes posé une question : pourquoi ne pas utiliser toutes ces innovations à des fins médicales ?

Nous avons pris conscience que les taux de reconstruction mammaire après une mastectomie pour les patientes atteintes d’un cancer du sein étaient faibles. Alors, nous avons cherché à développer des implants mammaires imprimés en 3D capables de régénérer les cellules.

L’avantage de cette solution est multiple. Déjà, elle n’utilise que des bio-polymères bien tolérés par le corps sans aucun composant synthétique. Ensuite, elle ne nécessite pas de multiples interventions au bloc opératoire. Enfin, elle permet d’obtenir un résultat immédiat, définitif et naturel grâce à la reconstruction des propres tissus de la patiente.

Bien entendu, puisqu’il est ici question d’un dispositif médical, la mise sur le marché de tels implants prendra du temps. Avant d’avoir le droit de les vendre, il va falloir faire des études sur les animaux, puis des essais cliniques.

Presse-citron : Quel est le plus gros mythe à déconstruire sur la création d’entreprise ?

Amélie Thépot : Croire qu’on n’est pas capable. En réalité, tout s’apprend. Moi qui venais d’un cursus scientifique, j’ai tout appris sur le tas. Par exemple, avant mon incubation chez Crealys, je ne savais même pas ce qu’était l’Urssaf, c’est dire !

Moi qui venais d’un cursus scientifique, j’ai tout appris sur le tas

La clé pour réussir quand on se lance dans l’entrepreneuriat, c’est surtout de bien s’entourer. De mon côté, je suis accompagnée d’un juriste, d’un avocat formidable et d’un bon comptable. Surtout, méfiez-vous des gens qui essaient de vous en mettre plein la vue.

Presse-citron : Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans votre quotidien d’entrepreneure ?

Amélie Thépot : Mes journées ne se ressemblent pas. Je ne fais jamais la même chose et c’est très stimulant. Sinon, j’adore voir mes équipes s’épanouir. Cela me rend très fière de ce que l’on accomplit.

Leave a Reply