Afghanistan : la victoire des talibans va-t-elle relancer le groupe terroriste Al-Qaïda dans le pays ? – franceinfo

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Le chaos à l’aéroport de Kaboul, le retour du fondamentalisme et un saut dans l’inconnu. Les talibans ont balayé l’armée afghane et sont désormais de retour aux commandes du pays après la prise de la capitale, Kaboul, dimanche 15 août. En 2001, les combattants islamistes avaient été chassés militairement du pouvoir par les Américains, pour avoir offert leur protection au chef d’Al-Qaïda, Oussama Ben Laden, et à ses camps d’entraînement. Vingt ans plus tard, les Etats-Unis et ses alliés ont retiré leurs troupes, laissant les coudées franches aux nouveaux maîtres afghans. Au cours de leur offensive, les talibans ont déjà relâché des milliers de détenus de la prison Pul-e-Charkhi, près de la base aérienne de Bagram, dont des combattants d’Al-Qaïda ou des talibans pakistanais (TTP).

“Les Etats défaillants constituent des terrains fertiles pour [les groupes terroristes], a réagi le secrétaire d’Etat à la Défense britannique, Ben Wallace, interrogé sur Sky News (article en anglais). Al-Qaïda va sans doute revenir.” Le mois dernier, l’état-major américain avait agité les mêmes craintes. “Nous sommes ici pour éviter qu’Al-Qaïda et le groupe Etat islamique parviennent à se reformer dans des territoires sans administration”, expliquait Frank McKenzie, général à la tête du commandement central. “Si la pression se relâche, je pense qu’ils seront en mesure de se reconstituer.” Al-Qaïda est déjà présent dans au moins 15 des 34 provinces afghanes, selon un récent rapport du Conseil de sécurité de l’ONU.

Reste à connaître les intentions des talibans à leur égard. Lors des pourparlers consacrés au retrait des troupes américaines, les insurgés s’étaient engagés (en PDF) à couper tous les liens “avec les organisations terroristes internationales, dont Al-Qaïda et ses cellules, filiales, groupes dissidents et émanations”. Que valent ces promesses ? “L’avenir nous le dira”, répond à franceinfo Bernard Bajolet, ancien ambassadeur de France en Afghanistan (2011-2013). “D’un côté, les talibans savent bien que les Etats-Unis ne reviendront pas de sitôt. De l’autre, ils ont sans doute retenu la leçon de 2001”, et de l’intervention américaine qui les a renversés. “Ils n’ont pas changé leur idéologie et leur programme, mais ils auront le souci de ne pas s’exposer inconsidérément.”

“Les talibans seront probablement très attentifs à ce que les activités d’Al-Qaïda ne servent pas de prétexte à une intervention américaine, même ponctuelle.”

Bernard Bajolet, ancien ambassadeur de France en Afghanistan

à franceinfo

Ces derniers mois, le groupe terroriste a réduit ses communications publiques avec les chefs talibans. Une posture de “profil bas”, précise le document de travail, afin de “ne pas compromettre la position diplomatique des talibans vis-à-vis de l’accord de Doha”. La victoire talibane a été largement saluée par l’organisation terroriste, qui partage depuis toujours la même idéologie jihadiste. En 2016, lors de la nomination du leader des talibans, Haibatullah Akhundzada, le chef d’Al-Qaïda, Ayman Al-Zawahiri, l’avait couvert de louanges et qualifié d’“émir des croyants”.

Le chef d'Al-Qaïda, Ayman Al-Zawahiri (à gauche), en 2012, et celui des talibans afghans, Haibatullah Akhundzada, en 2016. (TALIBANS AFGHANS VIA AFP)

Au sein du Conseil suprême taliban, le réseau Haqqani dispose notamment d’une certaine autonomie en raison de son influence croissante. Or cette branche “continue d’être un pôle de contacts et de coopération avec des groupes terroristes étrangers régionaux et assure la liaison principale entre les talibans et Al-Qaïda”, soulignait le rapport du Conseil de sécurité (en PDF) de mai dernier. Un an plus tôt, le Conseil observait déjà (en PDF) que les talibans s’étaient “régulièrement concertés avec Al-Qaïda lors des négociations” et lui avaient “offert des garanties qu’ils honoreraient leurs liens historiques”. Le groupe terroriste qualifiait ce futur accord de “victoire pour la cause des talibans et donc pour le militantisme mondial”.

“Les relations entre les talibans, en particulier le réseau Haqqani, et Al-Qaïda restent étroites, fondées sur l’amitié, une histoire de lutte partagée, la sympathie idéologique et les mariages mixtes.”

Rapport du 19 mai 2021 au Conseil de sécurité de l’ONU

Equipe d’appui analytique et de surveillance des sanctions

“Sirajuddin Haqqani occupe, dans la hiérarchie très opaque des talibans, le poste de numéro deux ou trois”, ajoute Jean-Pierre Filiu, spécialiste du jihadisme interrogé par l’AFP. Il devrait continuer à accorder “à la hiérarchie d’Al-Qaïda (…) la protection que lui accordait déjà son père, du vivant d’[Oussama] Ben Laden”. Il s’agirait donc davantage d’une forme de couverture que d’un soutien explicite et actif, qui pourrait devenir contre-productif pour une reconnaissance diplomatique internationale. Il y a des liens qui sont personnels entre des membres d’Al-Qaïda et des membres des talibans, explique sur franceinfo Romain Malejacq, spécialiste de l’Afghanistan. En revanche, les talibans ne dépendent plus financièrement d’Al-Qaïda, comme cela a pu être le cas par le passé.”

“Les talibans sont nationalistes, rappelle également Bernard Bajolet. Il s’agit en grande majorité de pachtounes, même s’ils ont un peu diversifié leur appartenance ethnique au fil du temps.” Le groupe Al-Qaïda, lui, prône un jihad “global” et sans frontières. En avril dernier, deux de ses responsables déclaraient encore à CNN (en anglais) que la “guerre contre les Etats-Unis se poursuivra sur tous les fronts”. En attendant, les effectifs d’Al-Qaïda ont fondu comme neige au soleil en Afghanistan : 200 à 300 membres tout au plus, selon le dernier rapport.

Vivement mis en cause après la débâcle de l’armée afghane, le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, a d’ailleurs adopté cette ligne de défense (article en anglais), sur la chaîne ABC. Le groupe terroriste, a-t-il affirmé, est “actuellement” incapable de fomenter des attaques contre les Etats-Unis depuis l’Afghanistan. “Je pense qu’il a raison de ce point de vue-là”, explique à franceinfo Karim Pakzad, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Les efforts américains, d’ailleurs, se sont “presque exclusivement” focalisés sur Al-Qaïda, quitte à négliger la montée en puissance des talibans.

S’il “existe toujours un risque” de résurgence en Afghanistan, ce spécialiste écarte l’hypothèse d’un nouvel âge d’or d’Al-Qaïda dans ce pays. “Quand on évoque quelques centaines de membres, parle-t-on de militants ou de combattants ? Après toutes ces années, ce sont des personnes qui ont vieilli, qui se sont mariées avec des femmes pachtounes ou pakistanaises et qui se sont intégrées au paysage social et culturel.”

“Les talibans n’ont pas besoin de ces quelques centaines de jihadistes. Leur objectif est aujourd’hui de gouverner. Et ils ont donné des garanties à l’Iran, à la Russie et à la Chine.”

Karim Pakzad, chercheur à l’Iris, spécialiste de l’Afghanistan

à franceinfo

Al-Qaïda, d’ailleurs, a-t-il seulement besoin d’un sanctuaire afghan ? Le groupe et ses affiliés disposent aujourd’hui de solides positions en Afrique (Aqmi, GSIM, shebabs somaliens…), au Pakistan et en Asie (Al-Qaïda dans le sous-continent indien), ainsi qu’au Moyen-Orient et dans la péninsule arabique (Aqpa, groupes syriens). As-Sahab, média du groupe Al-Qaïda, a diffusé mi-juillet une nouvelle vidéo, America Burns, afin d’encourager les attaques aux Etats-Unis. Des menaces ont également été publiées à l’encontre de la France, sur fond de caricatures publiées dans Charlie Hebdo. Et pour la première fois depuis 2007, Aqpa a publié un numéro de sa revue en anglais Inspire.

Beaucoup d’observateurs estiment désormais que l’Afghanistan pourrait devenir un refuge pour d’autres groupes jihadistes. “Al-Qaïda est une force dépassée qui n’arrive pas à se renouveler”, déclare à franceinfo Olivier Roy, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence (Italie). “Le problème de l’Afghanistan, aujourd’hui, ce sont davantage les groupes qui se réclament du groupe Etat islamique, sans que l’on connaisse exactement leurs liens avec ce qui reste de cette structure.” Ces militants sont présents à Kaboul, où ils ont notamment commis une salve d’attentats contre les chiites, comme en octobre dernier, mais surtout dans la vallée du Kounar, “qui a toujours été un haut lieu de radicalisation, à cheval sur la frontière avec le Pakistan”.

Un hélicoptère américain survole un poste afghan dans la province de Kounar, en février 2014, près de la frontière avec le Pakistan. (SHAH MARAI / AFP)

Selon lui, il est donc fort possible qu’une zone grise se forme “du district de Chitral (Pakistan) au sud de la province de Paktiyâ (Afghanistan)”. Celle-ci pourrait échapper au contrôle des talibans afghans, dès lors confrontés à des groupes encore plus radicaux dans l’Est. “Les talibans ne peuvent pas accepter une dissidence. Ils vont tout faire pour l’écraser, et pas seulement pour faire les beaux yeux à la communauté internationale.”

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