Affaire Matzneff : cinq minutes pour comprendre la démission de Christophe Girard – Le Parisien

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L’affaire mêle les milieux culturel, politique et féministe de la capitale. Jeudi soir, alors qu’il venait d’être reconduit à son poste d’adjoint à la Culture de la mairie de Paris, Christophe Girard a finalement annoncé sa démission, après avoir été visé par une manifestation organisée par des élus écologistes et des militants féministes. Des manifestants qui reprochent à l’élu une proximité avec l’écrivain Gabriel Matzneff, actuellement visé par une enquête pour « viols sur mineur ».

C’est quoi, l’affaire Matzneff ?

L’affaire avait fait polémique à la toute fin de l’année 2019, avec la sortie du « Consentement », un ouvrage signé Vanessa Springora. Dans ses pages, l’écrivaine, aujourd’hui âgée de 48 ans, raconte sa relation entretenue avec Gabriel Matzneff alors qu’elle n’était qu’une adolescente de 14 ans. Lui avait, au moment des faits, 50 ans.

La sortie du livre a mis en lumière un fait qui était déjà connu du milieu littéraire depuis les années 1970 : Gabriel Matzneff a longtemps écrit des ouvrages sur ses penchants pédophiles, qu’il s’agisse de jeunes filles avec lesquelles il disait entretenir de relations amoureuses, ou de garçons dont il a abusé lors de voyages à l’étranger.

Ces récits n’avaient pas fait de vague jusqu’à la sortie du « Consentement ». Car, après l’ère « #MeToo », le regard sur les violences sexistes et sexuelles a changé. Plus tard, c’est Francesca Gee, une autre de ses victimes, dont l’histoire est racontée dans « Ivre du vin perdu », qui a dénoncé des faits similaires dans la presse.

Depuis, Gabriel Matzneff, qui est visé par une enquête pour « viols sur mineurs » et est cité à comparaître en 2021 devant un tribunal correctionnel pour apologie du crime de viol aggravé, vit loin des regards et des médias. Mais des questions se posent sur l’implication de ses proches et, plus généralement, de l’indulgence qui lui a été accordée par un milieu littéraire qui a publié et même encensé ses ouvrages.

Quels sont les liens entre Girard et Matzneff ?

Dans les années 1980, tandis que Gabriel Matzneff entretenait une relation avec Vanessa Springora, Christophe Girard, alors secrétaire général de la Maison Yves Saint Laurent, est soupçonné d’avoir financé deux ans de séjours à l’hôtel pour l’écrivain, qui y emmenait sa victime, selon une enquête du New York Times. D’après Vanessa Springora, ces séjours permettaient aussi à Matzneff d’échapper aux visites des policiers de la brigade des mineurs dans son appartement. L’auteur, lui, dit que ces séjours lui avaient permis de se remettre d’une opération des yeux.

Christophe Girard a d’ailleurs été entendu en mars dans le cadre de l’enquête pour viols sur mineur. Dans une interview au Parisien, l’ex-élu assure avoir eu une « relation amicale » avec l’écrivain, sans pour autant le considérer comme un « ami ». Il a admis « s’être occupé » de la chambre d’hôtel de Gabriel Matzneff à la demande de Pierre Bergé, le compagnon d’Yves Saint Laurent. Il déclare également n’avoir lu qu’un seul des livres de Matzneff, et donc n’avoir pas eu connaissance de ses penchants pédophiles.

Christophe Girard aurait aussi, en 2002, rédigé une lettre de recommandation permettant à l’écrivain de toucher une allocation du Centre national du livre (CNL).

Qu’est-il reproché à Christophe Girard ?

Lors d’un rassemblement organisé jeudi, des élus écologistes se sont associés à des militants féministes pour demander la suspension de Christophe Girard, qui faisait partie de la liste d’Anne Hidalgo et était alors adjoint à la mairie de Paris en charge de la Culture.

Ils estimaient que sa présence au sein de l’Hôtel de Ville allait à l’encontre des valeurs féministes, en raison de ses liens et de son soutien supposé à Gabriel Matzneff.

« Trois ans après MeToo, après la discussion publique provoquée par la publication de l’ouvrage Le Consentement de Vanessa Springora, quelques mois après la terrible cérémonie des César, quelques jours après la nomination d’un ministre faisant l’objet d’une instruction pour viol et harcèlement sexuel, la Mairie de Paris ne peut pas, ne doit pas, prendre une position hostile aux revendications féministes. Il en va de notre cohérence politique », écrivaient-ils alors.

Pourquoi a-t-il démissionné ?

Après ce rassemblement jeudi, l’avocate de Christophe Girard, Delphine Meillet, avait dénoncé « une vindicte militante cherchant à substituer le tribunal de la rue au tribunal judiciaire ». Devant l’Hôtel de Ville, « il y avait 20 personnes […], mais il y avait des pancartes qui étaient inadmissibles, bienvenue à pédoland et pédos en commun, un détournement de notre logo de campagne (Paris en commun) », raconte Emmanuel Grégoire, le premier adjoint d’Anne Hidalgo.

Manifestation pour la démission de Christophe Girard devant le Conseil de Paris. /LP/Delphine Goldsztejn
Manifestation pour la démission de Christophe Girard devant le Conseil de Paris. /LP/Delphine Goldsztejn  

« Ces slogans sont diffamatoires à l’encontre de Christophe Girard en ce qu’ils assimilent celui-ci à un complice de pédocriminalité », explique Me Meillet, rappelant que son client « n’est mis en cause dans aucune enquête judiciaire » et a été « auditionné en qualité de simple témoin ».

Malgré cela, Christophe Girard a finalement choisi d’annoncer sa démission du poste d’adjoint à la Culture jeudi soir. « Dans le climat délétère général […] où l’on piétine notre Droit et le Code pénal, et même si la manifestation de ce jour contre moi n’a rassemblé qu’une vingtaine de personnes, la première de mes priorités est qu’Anne Hidalgo, brillamment réélue Maire de Paris, puisse exercer son mandat sereinement », a-t-il justifié dans un communiqué.

« J’ai 64 ans, une vie de famille épanouie et de nombreux engagements culturels, politiques et associatifs, et n’ai nullement envie de pourrir ma vie plus longtemps et de m’emmerder à me justifier en permanence pour quelque chose qui n’existe pas », poursuit-il. L’élu reste cependant conseiller de Paris du XVIIIe arrondissement, où il a été élu le 28 juin dernier.

Quelles ont été les réactions au sein de la mairie ?

Cette affaire dans l’affaire a créé de vives tensions entre élus écologistes et la tête de la mairie. Les écologistes, qui dénonçaient sa présence, ont salué cette décision. « Au regard de la situation, qui devenait politiquement intenable, Christophe Girard a pris la meilleure décision pour protéger la ville et l’exécutif », ont-ils réagi dans un communiqué.

La maire Anne Hidalgo, elle, a vanté une « décision courageuse », mais s’est dite « écœurée ». « Dans quelle démocratie vivons-nous où le droit est piétiné par la rumeur, les amalgames et les soupçons ? Tout mon soutien à mon ami Christophe Girard », s’est-elle agacée sur Twitter.

Elle a également annoncé vouloir demander des excuses aux élus écologistes, qui avaient affiché des pancartes jugées insultantes. Elle dénonce tout particulièrement l’attitude de deux élues écologistes à l’origine du rassemblement, Raphaëlle Rémy-Leleu et Alice Coffin. Elles « ont incité et soutenu ces comportements, (et) se placent ainsi d’elles-mêmes en dehors de la majorité municipale », juge la maire de Paris.

Des tensions qui se sont aussi fait ressentir ce vendredi au Conseil de Paris. Indignée par le « salut républicain » et les applaudissements accordés à Christophe Girard, Alice Coffin a hurlé « la honte, la honte, la honte » en plein milieu de l’assemblée. « C’est terrible », juge-t-elle sur Twitter.

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