Aéroport de Kaboul : qu’est-ce que l’Etat islamique au Khorasan, le groupe derrière l’attentat ? – Le Parisien

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Alors que les médias ont les yeux braqués sur la victoire militaire des talibans et l’évacuation de l’aéroport de Kaboul, l’attaque suicide qui a frappé jeudi les abords de l’enceinte aéroportuaire vient remettre sur le devant de la scène l’État islamique Province du Khorasan (ISKP en anglais). Le groupe terroriste, branche active de l’État Islamique (EI) a revendiqué l’attentat meurtrier. Depuis le 15 août, l’ISKP n’avait plus fait parlé de lui, faisant craindre pour de nombreux spécialistes des mouvements djihadistes ou des gouvernements occidentaux la préparation d’une opération de grande ampleur.

Peu après la proclamation par l’EI d’un « califat » en Irak et en Syrie en 2014, d’anciens membres du Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP, les talibans pakistanais) ont proclamé leur allégeance au chef du groupe, Abou Bakr Al-Baghdadi. Ils ont ensuite été rejoints par des Afghans déçus par les talibans et ayant fait défection et, début 2015, l’EI a officiellement reconnu la création de sa province (wilaya) du Khorasan. Cette province est au départ à cheval entre l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan, mais très vite son rayon d’action va se limiter à ses deux derniers pays. Ils vont notamment s’implanter durablement dans les provinces de Kounar et Nangarhar, à la frontière afghano-pakistanaise. Ses combattants sont pour une grande majorité des Afghans et des Pakistanais.

Défaite militaire en 2020

Dès le départ, l’ISKP doit affronter le gouvernement de Kaboul mais également les talibans. De 2014 à 2017, les trois représentants spéciaux nommés successivement par Abou Bakr Al-Baghdadi sont tués ou arrêtés. En 2019, l’armée gouvernementale afghane, après des opérations communes avec les États-Unis, avait annoncé que l’ISKP était vaincu dans la province de Nangarhar.

« À partir de mars 2020, l’EI en Afghanistan a pris un gros coup dur », estime « Mr. Q », spécialiste du groupe terroriste qui publie ses recherches sur Twitter. N’ayant plus la capacité militaire de lutter, ses combattants vont se disperser en de multiples cellules dormantes ou des petits groupes dans le pays.

D’après un rapport des Nations Unies (ONU), remis au Conseil de sécurité le 1er juin 2021, ses effectifs seraient de 1500 à 2200 hommes dans des secteurs des provinces de Kounar et de Nangarhar. Toujours d’après l’ONU, une cellule d’environ 450 hommes serait présente dans la ville de Mazar-e Charif, laissant entendre que le groupe serait plus puissant qu’on ne le pense dans le nord du pays. Le rapport pointe également une forte activité du groupe dans les provinces de Badakhashan, Kondoz et Sar-e Pol, toutes situées dans le Nord.

Attentats meurtriers et médiatiques

« L’écrasante majorité des attaques de l’État islamique au Khorasan sont des assassinats ciblés qui visaient en priorité l’armée afghane, les représentants du gouvernement et les chiites hazaras, détaille « Mr. Q », ils font ensuite des attaques principalement dans les villes de Kaboul et Jalalabad, très meurtrières et très médiatiques. » Selon le spécialiste du groupe terroriste, la branche de l’EI au Khorasan est actuellement l’une qui inflige le plus de pertes (morts et blessés), pas loin de faire « jeu égal » avec celle d’Irak, où les attentats sont quasi quotidiens. « Mr. Q » a ainsi relevé 216 attaques de l’ISKP entre le 1er janvier et le 11 août, contre 34 l’an passé sur la même période.

L’ISKP a revendiqué certaines des attaques les plus meurtrières commises ces dernières années en Afghanistan et au Pakistan. Il a massacré des civils dans des mosquées, des hôpitaux et dans d’autres lieux publics. En août 2019, il a commis un attentat contre des chiites à un mariage à Kaboul, dans lequel 91 personnes ont été tuées. Il a aussi été fortement soupçonné d’avoir été derrière une attaque en mai 2020 contre une maternité d’un quartier majoritairement chiite de la capitale qui a coûté la vie à 25 personnes, dont 16 mères et des nouveau-nés. Dans les provinces où il s’est implanté, sa présence a laissé des traces profondes. Ses hommes ont tué par balle, décapité, torturé et terrorisé des villageois et laissé des mines partout.

« L’EI au Khorasan va fonctionner par étapes. Ils n’ont pas forcément les moyens de reprendre tout de suite des territoires mais ils vont pilonner des zones ou des villes pour mettre la pression sur les talibans. Je ne serais pas étonné qu’il y ait d’autres attaques très prochainement pour amener de l’instabilité en Afghanistan », juge le spécialiste de l’EI.

Des possibles liens avec les talibans ?

Nouveaux maîtres du pays, les talibans vont sans doute devoir faire face à une guerre d’usure contre l’ISKP, faite d’attaques armées ou d’attentats suicides. Les relations entre les deux groupes sunnites ont toujours été tendues. « Même avant la signature des accords de Doha, qui représentent une trahison pour l’État islamique, ce dernier a toujours jugé sévèrement les talibans, les traitant de milice d’apostats », explique « Mr. Q ». Preuves des rivalités, quand les talibans ont pris le contrôle de prisons à Bagram et Pol-e-Charkhi, certains prisonniers, membres de l’État Islamique, ont été assassinés.

Néanmoins, le rapport de l’ONU pointe de possibles liens entre les talibans et l’État islamique au Khorasan. Son chef, Shabab Al Muhajir, serait un ancien commandant de rang intermédiaire dans le réseau Haqqani, un groupe semi-autonome des talibans, spécialisé dans « les attaques complexes », dont les membres mettent à profit leurs compétences dans la fabrication d’engins explosifs improvisés ou de roquettes.

« L’équipe de surveillance n’est pas encore en mesure de le confirmer, mais plusieurs États membres (de l’ONU, NDLR) évoquent la possibilité que des combattants dotés de compétences spécialisées passent d’un groupe terroriste à un autre, en Afghanistan, en fonction des besoins et du degré de rémunération », avance le rapport de l’ONU. Des suppositions que juge peu crédibles « Mr. Q » : « Rien ne montre que les deux groupes s’entendent. Les talibans vont devoir faire du contre-terrorisme et devenir des partenaires des pays occidentaux car ils vont être jugés sur leur capacité à réduire au silence l’EI. » Des propos qui viennent confirmer ceux tenus par Joe Biden après l’attentat près de l’aéroport de Kaboul, qui avait dit ne pas avoir de preuve de « collusion » entre talibans et Etat islamique au Khorasan.

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