Accusations de maltraitances au tribunal de Paris : “Les officiers ont leur carrière en ligne de mire” et “… – Franceinfo

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“Les officiers, les gradés ne sont pas racistes. Par contre, ils ont tous leur carrière en ligne de mire. Pour des affaires de racisme, comme pour d’autres affaires, on étouffe. Vous ne faites pas de vagues”, a affirmé mardi 28 juillet sur franceinfo le brigadier-chef Amar Benmohamed, qui a dénoncé dans la presse des insultes et des actes de maltraitances commis par des collègues travaillant au sein du dépôt du tribunal de grande instance de Paris. “Je ne vous le cache pas, ma carrière est foutue. On me le dit clairement ‘t’es grillé, t’es carbonisé, t’es mort, ils t’auront tôt ou tard'”, a expliqué Amar Benmohamed.

franceinfo : De quoi avez-vous précisément été témoin ?

Amar Benmohamed : Cela a commencé par des insultes à répétition adressées à des déferrés qui, en plus, ne provoquaient pas mes collègues. C’était au printemps 2017. Il s’agissait d’un petit groupe de jeunes collègues qui venaient de sortir d’école. On avait un gros mouvement d’anciens collègues qui étaient partis, donc ils se sont un peu retrouvés aux commandes comme ça et ils ont petit à petit pris ces mauvaises habitudes, toutes les nuits. Je voudrais le préciser pour tous les collègues, il y a des hommes et des femmes qui font un boulot superbe chez les gendarmes, les municipaux. Tous les policiers et gendarmes ne sont pas pourris, loin de là. Mais là, il y avait un petit groupe qui a pris ses aises.

C’est assez chaud le dépôt, les gens sont fatigués, ils ont fait une garde à vue de 24 jusqu’à 96 heures, voire plus. Ils sont des fois d’une nature agressive, hostile. Ils aiment l’opposition, se confronter, il y a des rapports de force. Mais dans les dépôts, généralement, on a des collègues qui ont du cuir, qui sont un peu épais et qui savent déjouer ce genre de mécanismes, qui prônent la désescalade. Votre idée, c’est d’éviter les blessures. Vous faites en sorte que ça se passe au mieux et vous gardez la tête haute. Vous gardez aussi votre honneur, c’est-à-dire que vous parlez aux gens correctement et vous faites votre boulot proprement, ce que les anciens nous ont appris à faire.

Là, c’étaient des insultes racistes, homophobes qui fusaient ?

Oui, “sale bougnoule”, “négro”, “sale pédé”, “sale trans”. Je parle bien de personnes déférées, qui allaient en prison, qui ne cherchaient pas à provoquer mes collègues, qui demandaient juste à boire, à manger. Ces réactions, c’était du sadisme, parce qu’on les laissait dans des cellules surchauffées. Moi, j’étais en gestion administrative et judiciaire, donc je n’étais pas à proximité immédiate mais des collègues ont commencé à venir me voir et me dire “à chaque fois qu’on ouvre les cellules, on se fait sauter à la gorge” et les mecs nous disaient “on nous a traités comme de la merde”.

Est-ce que ça allait au-delà des insultes ?

Jamais de violence, à ma connaissance. Je ne parle que de faits. D’ailleurs, plus d’une trentaine de collègues, dont pas mal ont été mutés, ont vu les mêmes choses, entendu et participé en tant que spectateurs immédiats. Il ne s’agit pas d’avérer mes propos, il n’y a que moi qui parle, donc forcément, il n’y a que les miens, mais c’est du concret, du fait. Donc ce qu’on avait, c’était de la nourriture qui était jetée par terre. C’était du refus de leur donner de l’eau, à manger, refus aussi de donner des couvertures.

Comment vous réagissez quand ça se passe ? Est-ce qu’il vous est arrivé d’intervenir ? De tenter de calmer la situation, ou de discuter, tout simplement ?

On a commencé par ça, cela a duré plusieurs mois. On avait compris qu’on avait affaire à des jeunes sortis de leur province, avec peut-être encore une structure mentale à compléter. On n’est pas là pour faire de l’angélisme, on est là pour prendre en charge ces personnes et faire en sorte que ça se passe au mieux. Alors on leur a dit “ce n’est pas bien ce que tu fais parce qu’on va au clash à chaque fois”. Avec les déferrés, c’est allé aux mains plusieurs fois parce que les mecs nous ont dit “elle, je veux la tuer” ou “lui, je veux lui mettre une patate parce qu’il nous a traité de sale négro, bougnoule, etc.”

Ils disaient oui par devant, leur hiérarchie a dit qu’elle allait s’en occuper. Effectivement, la hiérarchie locale de la nuit s’est entretenue à de multiples reprises avec les collègues en question mais ça n’a jamais marché. On a visé étape après étape, étage après étage, la hiérarchie qui a dit “oui, oui, vous faites bien” et dès qu’on a avisé par écrit, elle a commencé à trahir la confiance en communiquant le rapport, en donnant des instructions contraires à ce qu’ils avaient annoncé lors des entretiens et à commencer à nous faire payer le prix d’avoir balancé, tout simplement.

C’est pour ça que vous avez décidé de rendre publique l’affaire, de vous exprimer à visage découvert ?

Oui, parce qu’on a essayé de laver le linge sale entre nous, on en a parlé aux collègues gradés, aux collègues en question, aux syndicalistes. Des collègues des syndicats se sont mouillés pour leur dire “grand, ouvre les yeux un peu” et ça n’a pas marché. Donc après, on a écrit. Parce que sinon, on est complice par omission. Et puis, on a des responsabilités. J’ai vu des traitements sur des SDF, c’était écœurant. Au-dessus de nous, on nous a dit “oui, oui, vous avez bien fait”. Et après ça a été l’avalanche de mesures récursoires. On nous a empêchés de faire ce qu’on devait faire, empêchés de faire notre travail. On nous a reproché plein de choses qu’on ne reprochait pas à d’autres, on était stigmatisé. On est passé au stade au-dessus et au-dessus, ils nous ont laissé tomber également.

L’affaire a-t-elle été étouffée ?

Oui, il y a eu une enquête à un moment donné. Je ne veux pas jeter l’opprobre sur l’IGPN, parce qu’ils font partie des meilleurs enquêteurs de la boîte. Moi, je pense qu’on leur a confié une enquête en administratif. C’est dire une enquête avec peu de pouvoirs, vous n’avez pas la possibilité de placer en garde à vue, de contraindre la personne. On a bien ressenti que c’était une enquête formelle pour dire “on a fait une enquête”. D’ailleurs, j’ai découvert hier soir qu’il n’y avait aucun résultat, aucune avancée, aucune communication. Dès qu’on a sorti l’affaire avec mon avocat et les journalistes, la préfecture a annoncé qu’il y aurait des mesures, qui ne sont d’abord pas à la hauteur. Comme par hasard, ça arrive au moment où on communique en public.

Est-ce que vous avez peur des conséquences du fait de parler ? À l’inverse, avez-vous reçu des soutiens ?

J’ai des collègues de tous grades, des syndicalistes, qui m’ont fait comprendre que sur le fond, ils étaient avec moi. Je sais qu’au niveau officiers et commissaires, il y en a qui comprennent et qui sont d’accord. Mais ils ne prennent pas de risques, parce que c’est aussi leur carrière qui est en jeu. Me concernant, je fais l’objet depuis plus de deux ans de mesures qui ont été progressives. On m’a empêché de faire mon boulot. On m’a mis des choses sur le dos que je n’avais pas à assumer. J’ai dû faire des pieds et des mains pour obtenir des choses qui étaient évidentes pour d’autres. Ce n’est pas de l’interprétation, mon avocat a un dossier. Maintenant, est-ce que j’ai peur ? Je ne vous le cache pas, ma carrière est foutue. On me le dit clairement “t’es grillé, t’es carbonisé, t’es mort, ils t’auront tôt ou tard”.

Êtes-vous prêt à payer ce prix-là si les choses changent ?

Oui, car j’ai des valeurs. Quand je suis rentré dans la boîte, j’ai eu des collègues anciens, des ch’tis, des bretons, de toutes origines. D’ailleurs, il n’y avait pas beaucoup d’immigrés ou d’enfants d’immigrés comme moi à l’époque. Ces mecs-là, ces nanas-là, avaient des valeurs. Ils nous ont dit “Il n’y a pas de couleur, on travaille de la même façon pour tout le monde. Tu fais bien ton travail et d’abord, t’as ton salaire mais t’as aussi une certaine forme d’honneur”. On est payé pour accomplir un devoir et on le fait la tête haute et sans avoir à regretter ou à devoir baisser les yeux à un moment donné. Là, à force de trop reculer, on s’est compromis.

Je sais qu’au-dessus de moi, les officiers, les commissaires, les directeurs ne sont pas racistes. Par contre, ils ont tous leur carrière en ligne de mire. Certains sont étouffés par leur ego et pour des affaires de racisme comme pour d’autres affaires, on étouffe. Vous ne faites pas de vagues, vous faites votre carrière tranquille. On l’avait vu à la DRPP [direction du renseignement de la préfecture de police de Paris] quand il y a eu les assassinats. Des collègues de la DRPP l’ont dit au ministre et au préfet, “si vous signalez un problème, vous devenez le problème” et ça, dans la boîte, malheureusement, c’est un truc qu’ils n’ont pas compris. Pourtant, ils sont intelligents. Ils préfèrent cacher sous le tapis, même en interne, plutôt que de dire en interne ou auprès des médias : “On vous annonce qu’il y a eu un problème, on l’a traité, on vous prend au sérieux, on fait le ménage.” Cela susciterait le respect et la confiance. Mais chez nous, non. On vous donne juste un code de déontologie quand vous sortez de l’école. C’est les droits de l’homme, la liberté d’expression, la dignité de la personne, etc. En fin de compte, le jour où vous l’appliquez, on vous le reproche directement ou indirectement. Donc c’est pour de faux. Dans la réalité, si tu parles, t’es mort.

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