« A un certain moment, avec un certain policier, tout peut être permis », explique le journaliste Valentin Gendrot – 20 Minutes

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Valentin Gendrot raconte dans Flic, ce qu’il a vu et vécu lors de son infiltration dans un commissariat du 19e arrondissement de Paris en 2019 — JOEL SAGET / AFP
  • Valentin Gendrot est un journaliste qui a infiltré la police de septembre 2017 à août 2019.
  • Il a été affecté de mars à août 2019 au commissariat du 19e arrondissement de Paris, où il a assisté à une « bavure ».
  • La préfecture de police de Paris a annoncé ce jeudi avoir signalé au procureur de la République des faits de violences dans un commissariat de la capitale et la saisine de l’IGPN.

« Le flic met le premier coup, il n’en reçoit pas en retour, mais en distribue un nombre considérable, insulte le gosse, l’embarque en garde à vue et le frappe encore à de nombreuses reprises. Ça s’appelle une bavure. » Lors d’un contrôle banal pour une plainte concernant des nuisances sonores, Valentin Gendrot a été le témoin silencieux du passage à tabac d’un mineur de 16 ans. Plus tard, il va couvrir son « collègue » qui portera plainte contre l’adolescent pour « outrage et menaces sur personne dépositaire de l’autorité publique ». Il a aussi été témoin de violences policières sur un migrant, à l’abri des regards dans un fourgon, qui est frappé avant d’être relâché à plusieurs kilomètres.

Dans son livre Flic (éd. La Goutte d’Or), Valentin Gendrot raconte ce qu’il a vu et vécu lors de son infiltration dans les rangs de la police pendant deux ans, notamment dans un commissariat du 19e arrondissement de Paris, de mars à août 2019. Racisme décomplexé, violences, formations express, mal-être, conditions de travail déplorables… Flic est une immersion, la première du genre, chez les forces de l’ordre. Dans un contexte marqué par le mouvement Black Lives Matter et les régulières dénonciations de violences policières sur les réseaux sociaux, Flic s’ajoute aux enquêtes récemment publiées de Médiapart, Arte Radio et Street Press.

Ce qui est frappant dans votre livre, c’est la différence entre les textes de lois et le code de déontologie de la police qui encadre en principe la pratique du métier, et la réalité du terrain où on a l’impression que tout est permis. Comment l’expliquez-vous ?

Tout n’est pas permis, parce que dans la majorité des opérations, les policiers doivent rendre compte de ce qu’ils font. Et c’est ce qu’ils font. Le problème, et c’est aussi ce que permet l’infiltration, c’est que j’ai eu accès à un certain nombre de zones grises. Des zones, un peu comme la téléphonie mobile et les zones blanches, où on ne capte plus parfois. Alors, on n’a plus cette obligation de rendre compte de ce qui se passe, et là tout est possible. Ces zones grises c’est par exemple, des moments en garde à vue.

Pour les gardés à vue, vous pouvez tomber sur un policier violent qui va plus facilement frapper. Une garde à vue est parfois une zone de non-droit. Il y a aussi ces situations auxquelles j’ai assisté à 3 ou 4 reprises où il y a des migrants qui sont embarqués dans un fourgon, tabassés, et qu’on relâche à plusieurs kilomètres du lieu d’interpellation. L’infiltration permet d’accéder à ces zones grises. Tout n’est pas permis, mais à un certain moment, avec un certain policier, tout peut être permis.

Cette infiltration vous a-t-elle fait changer d’opinion sur la police ?

Je ne connaissais pas de policiers dans mon environnement personnel. Je n’avais pas d’avis favorable ou défavorable sur le métier de policier. Maintenant, ce que je connais du métier c’est que c’est un environnement anxiogène. Tous les jours vous côtoyez la violence. Dès 6 heures du matin, vous baignez dans l’odeur d’urine, d’excréments, de sueur… Il faut d’abord être armé psychologiquement avant d’avoir une arme de service. J’ai eu l’impression parfois qu’ils ne l’étaient pas assez parce qu’ils vivaient dans cette image idéale d’une police qui traque. Ce n’est pas ça être policier d’arrondissement, c’est beaucoup de postes où tous les jours vous restez au même endroit. Vous avez le temps de vous ennuyer, ce n’est pas de la grande police.

J’ai une empathie pour ces policiers-là et j’essaye d’ailleurs tout au long du livre de comprendre leur environnement, leur vie. Je considère le métier de journaliste comme étant celui qui montre, raconte au grand public les choses qu’il ne pourrait pas voir autrement. Moi je me borne à rester à cette hauteur-là, je ne prétends pas révolutionner la police. J’espère juste qu’avec ce livre – mettre des mots, raconter les violences, raconter un suicide, essayer de comprendre… – que tout ça permette d’améliorer le rapport entre police et habitants, et aussi l’institution elle-même.

La préfecture de police a signalé certains des faits de votre livre au procureur de la République, était-ce votre objectif ?

Non, mon objectif, c’était de raconter. Forcément vous avez des choses qui ne plaisent pas à tout le monde et dans la police, un cas de violence policière c’est le sujet clivant. Il y en a qui vont dire que ça n’existe pas tandis que d’autres vont dire « regardez encore une ». Mon objectif c’était de montrer, raconter. Lors d’une infiltration vous prenez le train en route, vous ne savez pas sur quoi vous allez tomber, vous ne savez pas avec qui vous allez travailler, il y a énormément de données que vous ne maîtrisez pas.

Je n’avais pas du tout cette idée d’arriver à une saisine de l’IGPN. Par contre, ce que je me suis dit quand j’ai vécu cette bavure [le passage à tabac d’un ado noir par un policier], c’est que c’était un choc d’un point de vue personnel. Je me suis aussi dit en tant que journaliste : je tiens de l’or. Parce que j’ai tous les éléments pour raconter une bavure, pour raconter cette histoire qui est d’une banalité assez confondante. Je fais le choix d’aller jusqu’au bout de la bavure parce que je me dis qu’en racontant tout, de A à Z, ça permet à terme de pouvoir en dénoncer pleins d’autres.

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