Fabien, intérimaire de 28 ans au teint pâle et à la veste siglée « hardcore », n’attend rien de la grande consultation nationale lancée par le chef de l’Etat, Emmanuel Macron. Ce fils d’ouvriers, mobilisé au sein des « gilets jaunes » pour les retraités et le rétablissement de l’ISF (impôt de solidarité sur la fortune), prévient d’emblée : « Moi, je ne suis pas un pacifique, je fais des blocages et je brûle des pneus. » Lundi 21 janvier au soir, il est pourtant parmi les premiers arrivés dans la salle municipale à Caudry (Nord) pour assister à l’un des rares débats organisés jusqu’ici dans ce cadre par des « gilets jaunes » eux-mêmes. Il ne compte pas prendre la parole pour autant : « Je suis là pour écouter. » La remarque revient en boucle parmi les quelque 80 personnes venues ce soir-là, dont des dizaines de manifestants des environs et autant d’autres se disant « solidaires » sans avoir participé directement.

Le premier « gilet jaune » à prendre la parole, Joël Lamand, invite les participants à prendre place sur les tables thématiques. Fiscalité, transition écologique : les thèmes sont ceux proposés par le gouvernement.
Le premier « gilet jaune » à prendre la parole, Joël Lamand, invite les participants à prendre place sur les tables thématiques. Fiscalité, transition écologique : les thèmes sont ceux proposés par le gouvernement. DAVID PAUWELS POUR « LE MONDE »

« C’est très important que ce soit des“gilets jaunes” qui organisent ce débat, parce qu’au moins ce sont les citoyens qui reprennent la main, et pas une structure de l’Etat », affirme Joël Lamand, qui l’a mis sur pied. Figure locale controversée, l’homme, que ses détracteurs qualifient de « farfelu », est toutefois accusé par d’autres manifestants d’utiliser le mouvement à des fins politiques, puisqu’il s’est déjà présenté à plusieurs élections (municipales, législatives, régionales…) sous l’étiquette royaliste, avec des scores quasi-nuls. Il ne cache pas sa proximité avec l’Alliance royale, mais assure que son implication au sein des « gilets jaunes » relève d’un simple « engagement citoyen ».

La majorité des personnes venues au débat ce lundi soir ignorent en tout cas son parcours, et souhaitent avant tout discuter. La réunion fait office de laboratoire pour d’autres personnes mobilisées dans le mouvement. Evelyne Liberal, présidente d’une association de 271 « gilets jaunes » dans le secteur du Cambresis, compte ainsi s’en inspirer pour organiser à son tour un débat près de chez elle, à Marly, dans les semaines à venir. « Il ne s’agit pas de faire le grand débat que Macron propose, mais celui que nous, nous proposons », argumente-t-elle.

De nombreux participants rejettent eux aussi le débat tout en y prenant part, avec l’intention de fixer leurs propres règles, hors du cadre imposé par les autorités. Les élus locaux, prévenus à la dernière minute, ont aussi fait le déplacement, hormis le maire de Caudry, Frédéric Bricout (sans étiquette), en vacances et représenté par sa directrice de cabinet. Le député et ancien maire de la ville, Guy Bricout (UDI) est lui aussi présent, à la fois « par curiosité », pour voir si des propositions émergent, et pour « défendre le rôle des parlementaires, qui en prennent plein la figure alors que ce sont eux qui peuvent porter les revendications des habitants ».

« Les thèmes sont libres »

La salle est pleine lorsque Joël Lamand prend le micro pour lancer le débat. « Ce n’est pas organisé par le gouvernement, les thèmes sont libres », annonce-t-il à l’auditoire. Il désigne les tables du fond, où sont entreposés les questionnaires officiels visant à cadrer la réunion autour des quatre grands thèmes retenus par le président (écologie, fiscalité, démocratie et services publics) et invite chacun à y répondre.

La présentation est à peine entamée qu’une première objection fuse dans l’assistance : « On nous demande de répondre à des questions, mais nous on veut que Macron réponde à nos questions à nous. » Brouhaha. « C’est un questionnaire du gouvernement pour discuter », explique Joël Lamand. « Les « “gilets jaunes”, c’est pas un QCM [questionnaire à choix multiples]  ! », rétorque son interlocutrice. « OK, on fait le grand débat public, les tables, on verra après », concède l’animateur.

« Entendre Castaner dire qu’il n’y a pas de violences policières, il y a de quoi péter un plomb »

« Qui veut parler ? » Quelques mains se tendent, puis les sujets s’enchaînent dans un certain désordre. « Pour ou contre le fait que les “gilets jaunes” soient représentés ? » Un vote s’organise à main levée – c’est « contre », à une écrasante majorité. « Vous en êtes où de votre pouvoir d’achat ? » Un participant pointe l’augmentation du prix de la salade, passé de « 89 centimes à 1,29 euro » en trois mois. Une femme propose d’augmenter la taxe sur les produits de luxe puis se rassoit. Un homme s’érige dans la foulée contre l’inégalité entre « un chauffeur routier qui doit avoir un casier vierge, et des élus qui gardent leur poste malgré des casseroles ». « Le grand débat national, c’est n’importe quoi, il faut un contre-débat », lance un participant. « Nous, on a deux ans de chômage, les élus, ils ont un salaire à vie », s’indigne un autre. Applaudissements.

Une « gilet jaune » implore le député d’alerter en haut lieu sur la répression des forces de l’ordre : « Entendre [le ministre de l’intérieur Christophe] Castaner dire qu’il n’y a pas de violences policières, il y a de quoi péter un plomb. » Nouveaux applaudissements. « La SNCF, EDF, Gaz de France, les services publics, tout a été foutu en l’air, et c’est tous les patrons qui ont le pognon ! », s’étrangle un quadragénaire, gilet jaune en main. Le débat fait figure d’exutoire.

Un jeune prend la parole. Il s'avoue choqué des violences policières qu'il a vues à Lille. Des familles gazées, des enfants en pleurs. Il avoue sa frustration : « On débat, c'est bien beau, mais maintenant on fait quoi ? »
Un jeune prend la parole. Il s’avoue choqué des violences policières qu’il a vues à Lille. Des familles gazées, des enfants en pleurs. Il avoue sa frustration : « On débat, c’est bien beau, mais maintenant on fait quoi ? » DAVID PAUWELS POUR « LE MONDE »

Les plus à l’aise à l’oral gardent le micro longtemps en faisant de grands gestes. D’autres, nombreux, les écoutent en silence, attentifs. A l’image de Michel, ancien ouvrier dans le bâtiment. « Je ne suis pas un grand parleur, explique ce retraité au visage marqué. Et j’ai pas envie de dire devant tout le monde que j’ai un si petit revenu [1 200 euros]  alors que j’ai travaillé depuis l’âge de quinze ans. »

Derrière lui, Martine, auxiliaire de vie à domicile, ne souhaite pas non plus s’exprimer publiquement, craignant de « se rendre ridicule ». Elle a, pourtant, elle aussi des choses à raconter, comme le fait qu’elle dorme chez son fils pour louer sa maison. Avec ses 860 euros de salaire et son crédit de 560 euros par mois, c’est la seule solution qu’elle a trouvée pour rembourser ses traites et pouvoir la garder.

« Quelle synthèse faire de ça ? »

Au fond de la salle, les discussions s’animent autour des questionnaires, laissés vierges ou remplis d’une écriture rageuse. Sur l’un d’eux, axé sur la démocratie et la citoyenneté, un participant a répondu à presque chaque question par la même réponse : « RIC », « RIC », « RIC », le référendum d’initiative citoyenne. Luc, bonnet sur la tête, s’agace en lisant le questionnaire sur les services publics. « Quelles démarches souhaitez-vous développer sur Internet en priorité ? Mais rien ! Ce questionnaire, c’est un faire-part de décès des services publics. » Le retraité, mobilisé au sein des « gilets jaunes », cite la fois où il a dû parcourir 80 kilomètres pour refaire faire sa carte d’identité. « Il fallait revenir deux fois à la mairie, alors, que je m’étais inscrit sur Internet. Donc je ne vois pas l’intérêt. »

Les participants qui le souhaitent annotent les documents gouvernementaux. Quelques discussions se mettent en place, mais on préfère globalement suivre le débat principal.
Les participants qui le souhaitent annotent les documents gouvernementaux. Quelques discussions se mettent en place, mais on préfère globalement suivre le débat principal. DAVID PAUWELS POUR « LE MONDE »

L’heure tourne, le débat est levé après deux heures de discussion. Une trentaine de participants s’attardent. Evelyne Liberal, la présidente de l’association de « gilets jaunes », en profite pour glaner des contacts. « J’espérais discuter de ce qu’on peut faire, alors qu’on a étalé ce qui ne va pas. Or, ça, on le savait déjà », regrette-t-elle. Elle s’interroge surtout sur ce qui pourra rester de ces échanges. « Quelle synthèse pouvoir faire de ça, à part dire que les gens n’ont plus de pouvoir d’achat, et qu’ils n’en peuvent plus ? »

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Faustine Vincent(envoyée spéciale à Caudry, dans le Nord)

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